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Barn Owl + Stephen O\'Malley + Jefre Cantu-Ledesma

: @ Mains d'oeuvres - 18/05/2011



Notre compte rendu

On avait déjà salué, ici même, l'excellent dernier album de Barn Owl, paru chez Thrill Jockey après quelques glorieux faits d'armes sur d'autres labels recommandables (The Conjurer chez Root Strata, par exemple). Jon Porras et Evan Caminiti mêlaient, à leur Americana héritée de Earth et du stoner du meilleur cru, d'épaisses couches de drone rédempteur, dans des compositions amples, dont les titres renvoyaient à une sorte d'ère mythologique reculée, une histoire sans âge dont la musique donnait comme un écho lointain (Light on the Mesa, Cavern, Ancestral Star). Surtout, Ancestral Star documentait, au travers du duo, l'état d'une scène drone en pleine effervescence, qui essaime partout où elle peut (sur un axe brisé Toronto / San Francisco / Chicago / Brooklyn / Paris / Milan / Berlin / Vienne en passant par la Scandinavie), croise les genres (black metal, ambient, noise, free jazz, électronica) et réunit les forces les plus vives et influentes du rock en 2011.

C'est un fragment de cette scène qu'on a pu voir jouer ce soir à Mains d'Oeuvres, sur une affiche qui réunissait Jefre Cantu-Ledesma, échappé de The Alps (son groupe psyché-folk de Frisco), Stephen O'Malley, moitié de Sunn 0))) (le groupe qui aura fait du drone une des grandes aventures de la musique dans les années 2000) et Barn Owl, donc.

Jefre ouvre la soirée avec un set court, le plus ambient des trois. A l'aide d'une guitare et de quelques pédales et machines, il délivre une ambient épaisse et radieuse (comparée aux larsens noirs de O'Malley), où les couches sont tissées les unes aux autres de manière homogène, dans une même traînée chatoyante, à la fois très mélodique, quasi tonale, et minimaliste. Pour ne pas jurer avec l'ambiance néo-hippie, une jeune fille en robe à fleur, cheveux très noirs et rouge à lèvres très rouge, est agenouillé sur la scène, avec un micro, et délivre un chant que Jefre passe dans son pédalier. Pas de doute, c'est ce qui tire le set de Cantu-Ledesma hors du drone pur et dur pour lui donner sa dimension folk et quasi pop. On est jamais loin de Gravity/Bee, l'excellent EP que Koen Holtkamp (la moitié de Mountains), a publié en janvier dernier : filiation qui dit assez combien la musique de Cantu-Ledesma est belle.

Celle de Stephen O'Malley est d'un genre différent. Plus pure, plus minimaliste, plus bruyante, mais plus sobre aussi que celle de Sunn 0))). Exit les robes de bure et les épais écrans de fumée : l'homme fait au plus simple, cheveux longs et tatouages, éclairage rouge du meilleur effet, une guitare et trois gros amplis dotés de pré-amplis que O'Malley manipule régulièrement pendant son set, comme s'il s'agissait d'instruments à part entière. Le set lui-même est plus artisanal : entièrement à la guitare, on voit plus que chez Cantu-Ledesma les gestes qui produisent la musique. Quelques accords simples plaqués dans des rythmiques minimales et quelques gestes sur ses pédales d'effets forment la matière première du set, sur laquelle viennent s'accumuler de nouveaux accords et de nouvelles strates. Ce qui impressionne surtout, c'est la manière dont, à intervalle régulier, O'Malley module – et dans une certaine mesure brise – la tonalité d'ensemble du millefeuille sonore qu'il a patiemment constitué en se déplaçant face à ses trois amplis pour créer des larsens de tons différents et en moduler l'amplitude avec les potentiomètres des pré-amplis. Quelques gestes simples, à la fois limpides et énigmatiques, qui font de ce set minimaliste un moment fascinant à regarder. Il va sans dire que l'écoute suit.

Barn Owl restera tout de même le grand moment de cette soirée. Ce n'est pas rien, compte-tenu de la qualité des deux sets précédents. Mais c'est, aussi, grâce à O'Malley et Cantu-Ledesma qui rejoindront le duo pour la deuxième partie de leur set. Celui-ci sera joué d'une traite : les morceaux tirés de The Conjurer et Ancestral Star sont enchaînés et greffés d'improvisation et de moments de drone pur jus. On pouvait craindre, à l'écoute d'Ancestral Star, que les lives qui en seraient tirés soient trop doux, un peu lénifiants et pas adaptés à la scène. C'est en fait tout le contraire. La présence scénique de Porras et Caminiti est forte et intense ; si leurs déplacements sur la scène sont limités, les quelques gestes par lesquels la musique se déploie ont une grâce authentique. Un peu d'e-bow, quelques accords, se baisser pour faire passer un peu de voix dans un micro, une manière altière d'empoigner l'instrument, de se mouvoir en accord avec les circonvolutions des drones qui sortent des amplis : voici les quelques mouvements qui donnent, à Barn Owl, cette classe absolue qui suffit à les rendre captivants sur scène. La salle est plongée dans le noir ; derrière eux défile un film expérimental avec des vues de végétaux qui ressemble étrangement aux films de Nathaniel Dorsky (qui vit lui-même à San Francisco : indice ?) et qui colle plutôt bien aux ambiances désertiques qui suintent des titres du duo. La durée plus longue de leur set (une heure) donnera à l'ensemble le temps de vraies nuances, de pleins et de dépressions. Il y a de moments de profonde accalmie dans ce set : tout d'un coup les guitares cessent de bruire et égrainent quelques notes parcimonieuses, un riff désespéré fait entendre sa solitude, le silence résonne autour des musiciens éclairés par la lumière du film. Et le bruit reprend de plus belle.

Lorsque Cantu-Ledesma et O'Malley les rejoignent sur scène, le duo devenu quartet a des allures de super-groupe. La deuxième partie du set sera de fait plus bruyante, plus cathartique et aussi plus complexe. Si les quatre s'en donnent à coeur joie pour accumuler les larsns les uns sur les autres, quelques moments inattendus ponctuent le set, comme les clochettes qu'agite Cantu-Ledesma à la fin du show, ou les sons presque électroniques qu'il sort de son pédalier. Ces longues couches de son dans lesquelles on croirait pouvoir s'envelopper ont quelque chose d'extatique et créent, à la fin, une sorte d'osmose entre le public et le groupe. Pantois, c'est peu dire qu'on l'est à la fin de cette soirée. Barn Owl est décidément un groupe à suivre, et d'autant plus que, formé en 2006, il est encore très jeune. A suivre également, toute la nébuleuse qui s'agite avec Porras et Caminiti, dont Cantu-Ledesma et O'Malley ne sont pas les représentants les moins importants.


par Mathias
le 23/05/2011

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