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Raoul Sinier

: Rencontre avec le héraut de la musique électronique d'ici !!



A l'occasion de la sortie de son dernier Lp "Welcome To My Orphanage" , Raoul Sinier se confie à dMute et nous parle création, vin bio et liberté...

Yvan : Ton dernier Lp est sorti cette année, c'est le 6° en pratiquement 10 ans. Peux-tu nous dire rétrospectivement lequel aura été le plus compliqué à produire/distribuer ?

Raoul : Ça ne se passe pas vraiment comme ça chez moi, la plupart du temps après avoir sorti un disque, je ne fais plus rien pendant un petit moment, j'attends que l'inspiration revienne d'elle-même. Quand ce moment arrive ça se passe souvent assez facilement.

J'ai juste eu un petit problème après Brain Kitchen, j'ai eu beaucoup de mal à sortir de cette sur-complexité frénétique, il m'a fallu un peu de temps pour refaire des choses plus calmes.

Y : Ta façon d'aborder tes disques a-t-elle évolué avec le temps ?

R : Pas vraiment.

Y : Vois-tu aujourd'hui ce qui les relie les uns aux autres ? Un fil conducteur ?

R : Je pense que c'est avant tout une certaine esthétique, même si mes disques sont différents les uns des autres, ça reste une suite logique, il y a un esprit général dans les compositions, les arrangements, ce que certains résument souvent trop vite à "musique sombre".

Y : Tu as plusieurs cordes à ton arc, et même plusieurs arcs. Notamment le dessin. Tu nous confiais à la sortie de ton 1° Lp avoir arrêté un temps de dessiner, par lassitude. Pourrais-tu arrêter la musique pour de telles raisons ? Tout du moins le fait même de composer pourrait-il un de ces quatre matins te barber au point de tout stopper ?

R : Bien sûr, en fait ça m'arrive souvent, heureusement ça revient toujours. C'est par période, mais comme je le disais plus haut, quand j'accouche d'un disque, je ne peux plus rien composer pendant un bon moment. Je pense que ça m'aide aussi à prendre du recul et à avancer tout en étant cohérent. Pendant ces périodes d'inactivités, j'y pense quand même, sans pression, les choses mûrissent dans ma tête, et j'accumule des idées et des envies, Au bout d'un moment, un ensemble commence plus ou moins à prendre forme et je m'y mets.

Y : La question qui me taraude vraiment c'est comment entretient-on pendant 10 ans un flot créatif aussi intense ? T'aurais des ficelles à nous dévoiler ?

R : Oui, je pense que ça vient de ma curiosité et mon envie de tester plein de choses. C'est comme ça que je me suis mis à faire mes clips, juste pour tenter le truc et m'amuser. Vu que techniquement on peut faire énormément de choses aujourd'hui avec un ordinateur et un appareil photo, autant essayer.

Mais finalement sortir 6 albums en 10 ans, est-ce que c'est si frénétique que ça ?

Y : Globalement est-ce que tu approches la musique et le dessin de la même manière ?

R : Non pas du tout. C'est deux choses différentes, même si on voit des liens entre tout ce que je fais. La musique a une plus grande importance chez moi, en tant qu'auditeur également.

Y : Pour rester sur la musique, tu as fait depuis un moment le choix de chanter ? D'où t'est venue cette idée ? Qu'est-ce qui t'a poussé à faire un geste aussi tranché Geste que, soit dit en passant, je trouve très courageux. Et qui étrangement reste dans la droite lignée de tes travaux 100 % instrumentaux, comme si plus qu'un virage il n'était question que de simple continuité. Et peut-être même une alternative à la lassitude dont on parlait tout de suite.

R : C'était pas une question de lassitude mais encore une fois une envie d'expérimenter, d'ajouter un nouvel élément. Il faut que je me fasse plaisir avant tout.

Mais je ne trouve pas non plus que ça fasse une grande différence avec mes précédents disques. Ok il y a du chant, mais on parle de musique, c'est étrange que ça puisse être vu comme une chose révolutionnaire, non ? Mes morceaux actuels ne sont pas si différents que ça, c'est les mêmes thèmes, les mêmes ambiances, la même personnalité il me semble. Je pense que c'est énormément lié aux idées de genres musicaux et de catégories. J'ai vraiment du mal à capter à quel point certains peuvent être coincés là-dessus. J'ai lu plein de fois que j'avais fait un virage "pop". Admettons, mais c'est quand même juste pour appliquer à tout prix une étiquette parce que je ne pense pas que ma musique soit prête de passer sur NRJ de sitôt. J'ai remarqué que plein d'artistes, spécialement dans la musique électronique, voulaient absolument prétendre à faire de la pop, c'était ce truc de "musique décomplexée". Moi j'ai jamais été complexé par ma musique donc je ne me sens pas concerné.

Y : Pour rester sur la thématique des changements qui n'en sont pas vraiment, tu as longtemps dit ne pas vouloir intellectualiser ton approche de la musique, continuer à faire ce que tu aimes quand et comme bon te semble, sans trop y penser ? Du coup, qu'en est-il de cette idée d"Orphelinat" dans lequel tu nous accueilles sur ce dernier disque. Il y a là il me semble une amorce de concept...Tu pourrais nous en dire plus là-dessus ?

R : Ah mais attention il y a une énorme différence entre intellectualiser et raconter quelque chose. Quand je parle de cette intellectualisation je parle du côté art conceptuel. Les peintures monochromes, les 4′33″ de silence de John Cage (qui vient de sortir sur Itunes, merci les mecs, vraiment…) et toutes ces impostures. Je pense que l'art est subjectif. Si on doit me filer un mode d'emploi pour apprécier une œuvre, il y a de grandes chances pour que ça soit totalement foireux. Quand j'aime quelque chose, je ne peux pas expliquer pourquoi. C'est d'ailleurs ça qui est intéressant dans l'art, non ?

Concernant l'idée du disque, ça parle beaucoup d'émancipation, de liberté et d'auto-aliénation. D'où l'idée d'entrer volontairement dans l'orphelinat, qui représente un endroit où tu es totalement indépendant, seul et donc éventuellement libre. Bien évidemment, c'est très imagé, je ne parle pas de mes parents, ni de ma vie, je me sers de ça pour dépeindre des scènes, des petites histoires, sur des thèmes qui m'intéressent beaucoup. Mais si j'avais un vrai truc important à dire, je m'y prendrais autrement, ça ne serait certainement pas des textes de chansons, même si je revendique toutes ces idées par ailleurs. Disons que c'est au service de l'ensemble et ça reste volontairement assez flou et imagé parce que d'une part c'est plus esthétique et d'autre part parce que je ne veux pas que ça sonne comme des conseils ou un truc dogmatique.

Y : Je m'intéresse pas mal aux problématiques de distribution de la musique dite "underground". Comment se sont passées tes démarches pour arriver à sortir ce disque ?

Ah oui alors ça… Attention on va rentrer dans la partie déprime.

On est dans une des pires périodes possibles pour sortir de la musique un peu hors normes. Si t'es pas directement identifiable, tu vas galérer. Ou alors il faut avoir un fait d'arme "officiel", par exemple si t'es adoubé par un artiste ou média réputé, ça peut totalement changer la donne et te lancer, que tu sois talentueux ou pas.

Et quand je parle de musique "hors norme" je parle en fait juste de classification, parce que regarde mon disque, il est ni expérimental, ni avant gardiste, il n'y a rien de révolutionnaire, c'est juste de la musique qui ne suit pas spécialement les règles d'un genre spécifique.

Mon problème c'est que je ne peux bénéficier d'aucune niche, d'aucune scène, je ne suis rattaché à rien. Ce qui me va très bien artistiquement, j'en suis même plutôt fier, mais du coup je suis vraiment tout seul.

Bon cela dit je ne suis pas malheureux et on est plein dans cette situation.

Y : Comment s'est passée la relation avec le label Good Citizen Factory ?

R : Ils sont comme moi, j'ai l'impression. Ils tracent leur route sans trop être influencés par les courants.

Y : As-tu galéré ?

R : Oui et non, Ad Noiseam et moi on s'est rendu compte après Guilty Cloaks que ça devenait de plus en plus difficile de m'associer au label. À une époque je me mariais relativement bien avec le côté breakcore et un peu indus, mais aujourd'hui je suis quand même assez loin de l'identité musicale du label. Et encore plus avec l'avènement du Dubstep.

Aujourd'hui le fossé se creuse entre les petits et les gros.

Et surtout on en revient à ce truc : les labels sont de plus en plus obligés de se spécialiser dans un style musical précis pour pouvoir tenir le coup.

Heureusement Good Citizen Factory m'ont ouvert leurs portes, ils sortent plein de choses différentes, c'est rafraîchissant.

Y : Connais-tu d'autres artistes hébergés chez eux ? Je pense notamment à Mr Saï, rappeur manceau dont l'approche "esthétique" on va dire est carrément raccord avec la tienne.

R : J'en connais certains, il y a plein de trucs biens.

Je ne connaissais pas Mr Saï, je vois ce que tu veux dire niveau instru, après j'ai souvent du mal avec les textes de rap français. Non pas que ça soit mauvais mais le côté textes qui dénoncent, ce n’est pas pour moi. Je n’ai pas tellement envie d'entendre le mot "Sarkozy" quand j'écoute de la musique, par exemple.

Y : J'ai cru comprendre que tu souhaitais ardemment défendre ta musique sur scène, mais que c'était par les temps qui courent un brin compliqué. Tu penses que ça vient de quoi cette frilosité des programmateurs ?

R : J'aimerais bien en faire plus, ouais.

Le problème des programmateurs c'est qu'ils doivent faire du fric, donc ils essayent de programmer que des trucs directement rentables. Des artistes rentables ou des genres rentables, d'ailleurs.

Comment tu veux proposer des choses intéressantes ou juste nouvelles dans ce contexte ? Compliqué.

Et je sais très bien que les programmateurs ne sont pas là pour faire la promotion de l'art, ils travaillent, ils font du fric, comme tout le monde.

Donc je ne crois pas que les programmateurs soient exactement frileux, juste ils travaillent, ça n'a rien d'artistique malheureusement. Je connais des programmateurs qui m'ont avoué aimer ce que je faisais mais ne me programmeront jamais.

C'est dommage parce que des concerts, j'en fais quand même de temps en temps, et avec un plateau cohérent ça marche très bien, y compris financièrement. Mais en tant que promoteur, si t'es pas 100 % certain de tirer le maximum possible, autant aller vers le truc qui marchera quoi qu'il arrive.

Une solution c'est de démarcher soi-même, mais il faut savoir le faire, c'est presque un job à plein-temps.

Bon il y a toujours des trucs à faire et des gens passionnés qui prennent un peu de risque, tout n'est pas perdu. Enfin on verra…

Y : Et sinon, tes projets dans les mois qui viennent ? Qu'as-tu sur le feu ?

R : A priori rien pour le moment. je viens de sortir mon 4e clip pour ce disque, mon 18e clip en tout, mine de rien…

Donc là, je vais un peu freiner, je ne sais pas, on verra. Je ne programme pas tellement tout ça.

Y : Pour conclure, Tu me disais ne pas avoir eu depuis un moment de réels coups de coeur musicaux. Toujours rien depuis ?

Je suis assez difficile, je trouve que tout se standardise aujourd'hui.

Ces temps-ci j'ai quand même bien aimé la moitié du Moderat, j'ai découvert Child of Lov, un album assez personnel comme j'aime, j'ai adoré le 2e disque de Oy, un groupe électronique/afrique, j'ai découvert Isaiah Toothtaker que j'aime beaucoup (son album Illmatic2 pour le prix que vous voulez sur Bandcamp), et j'ai chopé une version live de Atoms for Peace, bien plus énergique que l'album, ça fait presque envie d'aller les voir dans une énorme salle horrible.

Y : Et niveau lecture (bandes dessinées, bouquin...) ?

R : Je tourne un peu en rond avec mes auteurs poivrots irlandais comme Ken Bruen, sinon je lis toujours beaucoup de polars.

Y : Et niveau cinéma ?

Alors la franchement je trouve que tout est pourri, je ne pourrais pas te citer un bon film que j'aurais vu ces temps ci. C'est catastrophique. Cela dit je ne suis pas un cinéphile donc je suis probablement passé à côté de plein de choses que je découvrirai peut-être sur le tard.

Y : Allez, je vais te laisser...J'ai soif ;)...Tiens d'ailleurs, dernière question, je suis certain que tu as une bonne bière au frais, un conseil à donner à nos lecteurs ? C'est quoi ta p'tite mousse préférée ?

Hmmmmmm !

Les bières d'abbaye genre Leffe et Grim… Du classique.

Mais en ce moment je préfère le vin, le vin bio pour éviter toutes les saloperies qu'ils mettent dedans et qui te ruinent la tête.

Sláinte !

Y : Merci pour tout Raoul,

R : C'est moi !



Interview par Yvan
le 01/10/2013

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