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Snowdrops

: Interview avec Christine Ott et Mathieu Gabry



Nous avons rencontré Christine Ott et Mathieu Gabry qui, sous le nom Snowdrops, ont composé la musique du premier long-métrage du thaïlandais Phuttiphong Aroonpheng. Manta Ray est un film politique s'inscrivant dans la veine du grand Weerasethakul pour ses digressions oniriques. Interview.

Le duo Snowdrops alias Christine Ott et Mathieu Gabry a collaboré avec le réalisateur thaïlandais Phuttiphong Aroonpheng pour composer la musique de son premier long-métrage Manta Ray (dont voici la bande annonce). Les compositions créées par les deux musiciens oscillent entre ambient music, classique contemporain et field recording. Mais ce serait réducteur que de vouloir catégoriser la musique de Snowdrops, tant l’étendue et la richesse des couleurs et des émotions ressenties à l’écoute du disque happent l’auditeur dans un univers à part. Le film Manta Ray et sa bande originale sensible et magnifique nous captivent et cristallisent les passions tourmentées des protagonistes. La nature sauvage associée à l’intensité des émotions et des relations humaines sert à mettre en avant la thématique tragique destinée à la communauté des Rohingyas en Birmanie. C’est dans ce cadre que nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec les deux artistes, à l’occasion de la sortie de la bande-originale du film le 15 Mars 2019 dernier chez Gizeh Records.

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Jonathan : Pourriez-vous vous présenter un peu l’un et l’autre ?

Christine Ott : Ça va être très difficile de répondre à cette question ! Je trouve que c’est dur de parler de soi. On a certes chacun une chronologie, j'ai plus envie de parler de notre musique que de moi c'est sûr. Avec un ami très cher, nous nous disions qu'il y avait deux sortes de musiciens, ceux qui parlent d'eux sans aucun soucis et qui font essentiellement de la musique pour leur ego et ceux pour qui la musique est essentielle et ne peuvent vivre sans elle.
Mathieu Gabry : Si on devait plutôt s’attacher à introduire Snowdrops, il s’agit d’un duo qu’on a monté avec Christine en 2015, suite à ma rencontre avec elle un an avant. On a eu un premier contact lors d’un ciné-concert pour Tabou, film de F.W Murnau et Robert Flaherty, au cinéma le Balzac à Paris, une création pour laquelle Christine travaillait. Je ne connaissais pas Christine à l’époque. Son rapport au visuel, au film m’a impressionné. Ça m’a beaucoup plu et par une envie commune nous avons décidé de former ce duo.

Christine : Mathieu répétait à ce moment-là en Alsace, où j’habite. J’ai été conviée à une session de travail avec son groupe, que je ne connaissais pas. Comme je suis souvent étiquetée « ondes Martenot », j’étais venue pour l’occasion avec un harmonium d'inde et un toy piano pour faire diversion ! Et au fur et à mesure des improvisations, on s’est retrouvé et ça a tout de suite connecté, le temps de nous « apprivoiser ».

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Jonathan : D’où vient cette idée de projet pour la bande originale de Manta Ray ?

Mathieu : Manta Ray est une co-production franco-thaïlandaise et un peu chinoise également. Le co-producteur français Philippe Avril avait déjà travaillé avec Christine sur le film La Fin du Silence de Roland Edzard. Il travaillait sur le film depuis 5 ans avec le réalisateur Phuttiphong « Pom » Aroonpheng. Pom n’avait pas d’idée arrêtée pour la musique de son film, si ce n'est qu' il ne souhaitait pas de musique traditionnelle, de musique asiatique. Il souhaitait plutôt quelque chose de contemporain. Du coup Philippe lui a proposé différents artistes et musiciens français et européens. Pom a choisi Christine et en particulier ce que nous faisions avec Snowdrops.
Christine : J'avais déjà travaillé pour différentes musiques de films ; sur La fin du Silence donc, sous le nom du Christine Ott Quartet avec Marc Sens, Eric Groleau et Anil Eraslan. Ou encore sur des BO de Yann Tiersen, Tindersticks ou Hugues Tabar-Nouval notamment. Pour Manta Ray, on s’est vite rendu compte qu’avec la distance et le format du film, il fallait être très réactif. Le fait de travailler à deux s'est avéré être une nécessité et nous a permis une certaine autonomie. Je trouve qu’au final, c'était la bonne décision.

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Jonathan : Ce format de duo vous a permis d’être plus libres dans votre processus de décision ?

Mathieu : Oui, à savoir qu’on a travaillé sur le film quasiment monté dans sa forme finale. Il nous était apparu évident qu’il nous faudrait proposer beaucoup de choses, qu’il y avait de la place pour la musique dans le film. Autre chose : on n’a jamais vu ni Pom ni ses équipes à Bangkok. Donc nous ne savions pas trop comment nous allions procéder. Le dialogue à distance passait donc beaucoup par la propostion de musiques, mais cela nécessitait de créer d'autant plus.
Christine : Le film est assez surprenant car il comporte très peu de dialogue. On s’est rendu compte après notre travail qu’au final notre musique prenait une place importante dans la narration. Elle est devenue finalement un personnage à part entière du film.

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Jonathan : Vous parliez tout à l’heure du côté intemporel de la composition. J’ai beaucoup voyagé en écoutant la BO : froide et chaleureuse, intime et spacieuse. Comment avez-vous fait pour donner cette cohérence entre les compositions ?

Christine : C’est juste de dire qu’il s’agit d’un univers intime et d’espace. Cela se retrouve également dans le film, avec le rapport entre les deux personnages principaux mais également le rapport à la nature, la mer et les raies manta, l’eau, la forêt… Le balancement est assez bien ressenti, au final.
Mathieu : J’ai remarqué une cohérence, une sorte de dialogue dans ce duo de personnages. Cela a aussi conforté notre travail en duo, qui se retrouve dans le film, comme une danse. C’est très humain et fragile et cela marche d’autant mieux combiné avec le film.
Christine : Ce qui nous a relié, à la fois avec Mathieu, mais aussi avec Pom, le réalisateur, c'est un amour commun du son, de la sculpture sonore, du grain… On s'est beaucoup retrouvé autour du son du mellotron qui a pris une couleur assez importante dans le film…
Mathieu : On a d’ailleurs trouvé cette couleur assez vite avec Pom. Le premier morceau qu’il a aimé est celui de la mangrove, avec le mellotron qui s’allie aux ondes [Martenot] et le MS2000. Il y avait également de la vielle et du field recording…

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Jonathan : Il y a un morceau que j’ai bien aimé, c’est le morceau a cappella « Hot Springs » avec Rasmee. Comment vous y êtes vous pris pour composer ce morceau avec la chanteuse ?

Mathieu : Rasmee Wayrana plus connue sous le nom de Rasmee est une chanteuse très connue en Thaïlande. Elle joue également dans le film. Elle a cette scène où elle se retrouve dans une source chaude avec le héros. Elle chante et le masse en même temps. C’est un moment très ancré dans le réel mais également un peu surréaliste ; c’est d’ailleurs quelque chose qu’on retrouve souvent dans le film. On a senti qu’on pouvait faire quelque chose avec Christine sur ce morceau, qui est une composition originale de Rasmee qui s’appelle Where are you.
Christine : La scène devait rester ainsi a cappella à l’origine mais, au final, tout le monde a souhaité que l'on crée un arrangement musical pour ce morceau, ce qui n’a pas été évident tout de suite.
Mathieu : Le basculement entre la phase a cappella et la partie arrangée devait se faire de manière assez fine.
Christine : On était assez inquiet de savoir comment elle allait recevoir cette modification sur le morceau, et finalement ça s’est plutôt bien passé ! A la suite de l'écoute du morceau, elle a évoqué son envie de travailler en collaboration avec nous car cela lui ouvrait pour elle de nouvelles perspectives musicales.
Mathieu : On l'a rencontrée à Venise, ainsi que toute l’équipe, en Septembre dernier.

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Jonathan : Et Pom également ?

Mathieu : On l’avait tout d'abord rencontré au moment du mixage en avril 2018. Pour parler du planning, Christine avait eu des échanges avec la production dès l'automne 2017. Puis début Février 2018, on a vraiment commencé à travailler ensemble. On a enregistré entre février et fin mars. On est ensuite entré en mixage à Paris fin avril, où se déroulait le gros de la post prod. C’est là qu’on a rencontré Pom.
Christine : On a passé quinze jours avec les techniciens, Pom et Philippe.
Mathieu : Il y avait beaucoup à faire. C’était important qu’on soit là tout le long du mixage.
Christine : Il y a eu à moment une certaine pression, comme le film était pressenti pour être présenté à Cannes. On était un peu sur la réserve, notamment sur la dernière scène avec les voix des Rohingyas. Il y a eu de grands changements qui faisaient basculer la musique et remettaient en cause la progression musicale de ce passage. Finalement, nous ne sommes pas allés à Cannes, ce qui nous a permis de retravailler cette scène plus sereinement pendant l'été.
Mathieu : C’était très court, très dense, très éprouvant. C’est la part finale de la création, un moment assez décisif pour Manta Ray, on le savait tous. D'autant plus difficile qu'on avait peu de temps. 15 jours c'est peu. Ce qui était difficile aussi, c’était souvent de trouver cet équilibre, cette justesse entre le son de la musique et du film, et que cela continue à faire sens. C'était souvent un équilibre fragile. Il y a eu beaucoup de discussion avec Pom, l’équipe technique et nous. En sachant qu’on n’irait pas à Cannes, on a eu le temps de prendre du recul. Ce qui nous a permis de revenir plus frais en aout et de finaliser le mix plus sereinement. Je suis sûr que le film a du coup gagné en épaisseur. L'avenir à Venise nous l'a prouvé, puisque le film a été récompensé [le film a reçu le prix du meilleur film au festival de Venise, catégorie Orizzonti].

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Jonathan : Vous parliez tout à l’heure du théâtre, mais également la musique de film. L’habillage de ces différents médias semble être une part importante de Snowdrops. Comment appréhendez-vous cet aspect de la création musicale pour un univers plus graphique et visuel ?

Christine : La question nous a été posée « Est-ce que vous voulez vous occuper du sound design ? ». Et nous avons tout de suite dit oui. Je pense que c’est aussi ce qui a permis de donner la couleur dont tu parlais, l’homogénéité. Ça nous paraissait très naturel de nous occuper du sound design. Dans le conservatoire où je travaille, à Strasbourg, j’ai une unité d’enseignement « Musique et cinéma » qui s’attache à ce sujet, que ce soit sur films muets, films d’animation… On travaille l'improvisation mais aussi le bruitage et sound design.
Mathieu : Je trouve ça assez intéressant de travailler pour un autre média. Ça nous emmène parfois ailleurs que là où on resterait que si on ne faisait que de la musique. Christine et moi avons un rapport particulier à l’image, surtout quand celle-ci nous parle [rires] ! C’était du coup assez facile avec le film de Pom car il était très inspirant. C’était un vrai plaisir !
Christine : Pour moi, je trouverai ça difficile de travailler pour un film qui ne m’inspire pas. Ce ne serait pas la même finalité musicale, je pense.
Mathieu : Il y a quelque chose de très important dans Manta Ray, c’est que tous les morceaux ont du sens. Il y a quelque chose d’assez entier dans chacune des compositions. On n’est pas dans du simple habillage sonore, dans de la musique d’ascenseur [rires].

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Jonathan : Chaque composition a son sens au moment où elle intervient ?

Mathieu : Voilà. Et c’est quelque chose de très fort dans le film, cette économie. Et pourtant les choses qui sont là ont une présence…
Christine : … Et très forte !
Mathieu : Il y a un truc assez étrange dans le film, c’est que dans les 10-15 premières minutes du film, il y a très peu de musique. Et aucune parole. C’est très calme, très peu bavard. Cela me déstabilisait au départ…
Christine : Pas moi !
Mathieu : Oui, c’est vrai que j’ai peut-être été biberonné aux films où ça explose de musique. N’en demeure que c’était assez difficile pour moi de me confronter à ça, La peur du vide peut-être. Alors qu’on n’a pas à avoir peur du vide.
Christine : Moi j’adore ça ! C’est vertigineux ! Et je trouve ça super que Pom ait assumé ça. C’est quelque chose pour lequel je me bats avec mes élèves du conservatoire. C’est tellement facile de se cacher derrière l’extrême virtuosité plutôt que de bien habiter un silence, un mouvement.
Mathieu : Et pour ce qui est du théâtre, c’était la démarche inverse : on est intervenu en amont et ensuite les acteurs intervenaient en réaction…
Christine : …Ce qui les a beaucoup déstabilisé, d’ailleurs !

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Jonathan : On ressent vraiment cette part de narration en écoutant la BO : les moments calmes puis remplis, le jeu avec l’espace…

Mathieu : On a pris du plaisir à réaliser la BO après coup !
Christine : On a pu présenter les morceaux de notre duo Snowdrops en concert, notamment à la crypte archéologique à Paris. Avec la B.O du film, on nous a rapidement catégorisé dans le style « dark ambient ». C’est très marrant comme très vite on est étiquetté !
Mathieu : C’était intéressant de sélectionner les morceaux, savoir si on conservait les passages associés au film, notamment la voix en thaïlandais pour le passage du monologue. Le morceau marche sans, mais c’est plus intéressant avec la voix. On est des amoureux du son, mais également des amoureux du geste. Et de travailler en autonomie sur l’enregistrement de nos morceaux nous a permis de conserver ce geste pur, comme Christine avec ses ondes Martenot sur Losing a friend to death.

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Jonathan : J’ai déjà pu avoir des bribes de réponses suite à nos échanges lors de cette interview. Mais j’aimerai savoir : « C’est quoi la musique » pour le duo Snowdrops ?

Christine : J’ai eu l’occasion de répondre à cette question il y a trois ans. J’avais d’ailleurs beaucoup aimé. Ce que j’ai dit à l’époque reste fort et actuel. Mais pour moi, ce duo me permet de respecter mon idée de la musique. C’est un duo où je peux m’exprimer librement. Car avec certaines personnes, on se sent capturé, ou pire castré. Dans un duo musical comme dans un couple, c’est important que chaque personne puisse s’exprimer tout en existant à deux et en respectant la personnalité de l’autre. Et j’aime ce duo pour ça.
Mathieu : Pour moi, la musique c’est vraiment l’art le plus puissant dans l’expression de soi. C’est la façon de s’exprimer la plus folle, la plus entière. Elle permet d’aller dans l’autre de la façon la plus évidente, sans forcément parler ou avoir besoin de réfléchir. Cela va au-delà de la conscience. Ça peut marcher avec d’autres formes d’arts, mais pour moi c’est avec la musique que c’est le plus direct, le plus évident. D’ailleurs, concernant Manta ray, je trouvais que la façon de filmer, de monter et de raconter l’histoire de Pom était très… intestinale ! Ce n’est pas très beau comme image, mais pour moi, ça veut dire beaucoup. Elle vient du ventre, du corps et passe ensuite par l’esprit pour enfin être traduite. Dans notre façon de jouer, je retrouve quelque chose comme ça. Quelque chose de « physique ». Quelque chose qui vient vraiment de nous, qui vient du corps. Mais bien sûr il y a une pensée, puis le geste qui vient ensuite.
Christine : C’est aussi une mise à nu, comme on travaille essentiellement en improvisation. Il peut y avoir des tabous pour certaines personnes à ce sujet. Mais je pense qu’il faut un même regard, une même sensibilité par rapport à l’image, à un objectif commun. Il faut être à l’aise, quoi ! Se sentir bien avec l’autre. Il ne faut pas qu’il y ait de gêne, que les barrières tombent pour se sentir dans un univers propice à pouvoir s’exprimer.
Mathieu : On ne joue pas un rôle. Je pense d’ailleurs que je ferai un très mauvais interprète ! On aime cette idée du dépassement de soi, du lâcher prise, ces moments de grâce où on dépasse notre conscience, où on est dans « La Zone ». C’est ce qui est assez fantastique en musique, c’est quand tu touches ça.
Christine : Il y a aussi une certaine simplicité. Mathieu et moi, nous ne sommes pas dans l’ego. Il n’y a pas de vexation, ce qui fait qu’on a tendance à avancer très naturellement, très simplement, ce qui fait qu’on avance assez vite. Mais finalement, avec un certain regard et de la distance, ces premières prises sont parmi les choses les plus directes, intuitives et les plus belles.



Interview par Jonathan
le 19/08/2019

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