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Sylvain Chauveau

: Interview avec Sylvain Chauveau



Autodidacte embrassant diverses directions, Sylvain Chauveau s’impose aujourd’hui comme l’un des artistes les plus captivants de la scène musicale française. Touche à tout inspiré, ses productions personnelles ou en groupes (Arca, Micro:mega, On) ont su séduire la critique aussi bien que les différents labels qui les hébergent (DSA, Fat Cat, Ici d’ailleurs). Il est de retour aujourd’hui avec un disque plus pop, Down to the bone entièrement composé de reprises de Depeche Mode. Rencontre.

Tu reviens aujourd'hui avec un album de reprises de Depeche Mode, intitulé Down to the bone. As-tu choisi ce titre, extrait des paroles de Stripped, pour mettre en évidence la manière dont tu t'attaques au répertoire de Depeche Mode ? D'une certaine façon en tentant de mettre ces chansons à nue, de les dépouiller.


Exactement. Et c'était donc important que le disque commence par ce morceau. Les premières paroles sont "Come with me... Take my hand...". C'est comme s'adresser à l'auditeur, lui dire de me suivre, que je le prends par la main, et que je vais l'emmener voir ce que sont ces chansons mises à nue, débarrassées de toutes leurs rythmiques et de leurs synthétiseurs.


Tu dis que cet album est celui que tu rêvais de faire depuis des années. Quel rapport entretiens-tu avec la musique de Depeche Mode ?


C'est vrai que c'est en 1997 que je me suis dit que mon prochain enregistrement serait un album de reprises acoustiques de Depeche Mode. Il sort maintenant, ça a donc pris huit ans ! Cette idée, à l'époque, me trottait dans la tête depuis longtemps dèjà. Depuis la promo de leur album Music for the masses (1987), où j'avais vu Martin Gore et Dave Gahan interpréter Strangelove avec juste une guitare sèche. C'est là que j'ai compris que c'étaient de très belles chansons acoustiques. Mais en fait je n'ai jamais été un fan du groupe. Il y a simplement des chansons que j'ai aimé quand j'étais adolescent. C'est pour cela que les morceaux que je reprends aujourd'hui sont principalement du répertoire 84-90. Et si ça sort seulement maintenant, c'est que je suis un peu têtu parfois et que j'ai gardé l'idée plusieurs années, et qu'entre temps j'ai fait beaucoup de choses, en solo et en groupe.


Est-ce que tu leur as fait parvenir l'album ?


Mon label, Les Disques du Soleil et de l'Acier, va bien sûr essayer de le leur faire parvenir. Après, on ne sait pas s'ils l'écouteront.


Comment as-tu sélectionné les chansons composant cet album ? Choix du cœur ou de la raison, selon tes affinités ou d'après le matériau qu'elles représentaient ?


C'est avant tout un choix de cœur. J'avais fait une première liste d'environ seize morceaux que j'aimais. Puis je me suis dit que je ne garderais à l'arrivée que ceux qui sonneraient vraiment bien. Ce que je n'imaginais pas, c'est à quel point ce serait difficile et long à réaliser. Heureusement que les musiciens s'y sont énormément investis, ainsi que Marc Dubézy, le producteur et ingénieur du son du studio CDM, à Toulouse. Et aussi la salle de concert l'Ampli, à Pau. Sans eux, ça n'aurait jamais vu le jour, c'est très clair.


Est-ce que les reprises de Depeche Mode par Tori Amos (Enjoy the silence) et Johnny Cash (Personal Jesus) sorties ces dernières années t'ont influencé ?


En fait, je n'ai jamais entendu la version de Tori Amos. Dommage, ça m'intéresserait. J'avais aimé, en 1992, sa version piano voix de Smells like teen spirits, de Nirvana. Quant à Johnny Cash, oui, je connais sa reprise de Personal Jesus. Très bien. Mais au fond, l'original de Depeche Mode était déjà assez blues. Enfin, il y a quand même la belle voix grave de Cash. Encore plus fort quand il reprenait Nine Inch Nails, avec Hurt : superbe. Donc en résumé, non, ces reprises-là n'ont pas été influentes sur mes choix de reprises.


Au niveau des « réarrangements » des morceaux originaux, comment as-tu travaillé avec l'ensemble Nocturne ?


Il y a seulement deux morceaux où j'ai réussi à trouver des arrangements (Stripped et Never let me down again). Tout le reste est dû au talent et aux efforts des musiciens : Sam Crowther (piano), Géraldine Devillières (violoncelle), Marie Legendre (alto), Aurélien Besnard (clarinette), JB Salles (contrebasse). On trouvé les parties piano avec Sam, et les autres ont greffés chacun leur partie, parfois en réécoutant les chansons originales. Pour Enjoy the silence, ils ont carrément improvisé une magnifique version au ralenti, en studio, au dernier moment. Et puis il y a eu les beaux arrangements de Luc Rambo pour Blasphemous rumours. Et ceux de Sébastien Roux sur Freelove, très importants. Et les guitares d'Anthony Taillard et de Philippe Maynard. Un travail très collectif, en somme, où j'étais d'une part interprète (le chant) et d'autre part réalisateur : celui qui prend les décisions finales et qui a le final cut. D'où l'intitulé "Sylvain Chauveau & ensemble Nocturne". J'ai mis un nom sur l'équipe. Je voulais avoir mes Bad Seeds (comme Nick Cave) ou mon Bel Canto Orquestra (comme Pascal Comelade).


Tu te présentes comme un autodidacte. De quelle manière composes-tu, aussi bien en solo qu'avec tes musiciens ?


Oui, je suis vraiment autodidacte. J'ai très peu de notions du travail musical. Pour composer, je n'ai aucune méthode. Ca vient comme ça peut. Soit en cherchant sur un piano, soit mentalement, soit par erreur, soit avec des samples d'instruments sur un ordinateur... Ensuite, il faut essayer de communiquer une envie de morceau avec des musiciens. Ca peut être en leur chantant les parties, ou bien en les laissant chercher jusqu'à ce que ça me plaise, ou je ne sais comment. Je suis un peu désordonné, alors ça doit être dur pour eux de bosser avec moi. C'est à chaque fois un petit miracle d'arriver au bout d'un pièce de musique. Un beau miracle, j'espère.


Avec les années, est-ce que ton rapport à la "science musicale" a évolué ?


Pour la guitare électrique, un copain m'a appris les accords en barré quand j'avais 19 ans. Pour le piano, un autre ami m'a donné trois mois de cours d'initiation quand j'avais 30 ans. L'an dernier, mon ami Pierre-Yves Macé m'a offert quelques séances passionnantes d'analyse musicale et des débuts de notions de solfège. Mais dans tous ces domaines, je ne suis qu'un débutant. Ca ne me dérange pas. Ca prouve encore qu'il n'est pas indispensable de maîtriser ces savoirs pour faire de la musique. Et quand on a des moyens limités, ça oblige a être créatif.


Aujourd'hui, es-tu toujours un véritable autodidacte ou du moins te considères-tu comme tel ?


Oui, on peut encore me considérer comme autodidacte car je me suis malheureusement limité à des apprentissages très courts avec ces amis en question. C'est d'ailleurs dommage. Ca me serait très bénéfique d'apprendre, mais je n'arrive pas à trouver assez de temps pour ça avec la vie que je mène.


Quels sont tes projets en cours ?


Beaucoup de choses en cours, d'où le manque de temps. Je dois finir des morceaux pour un split vinyle avec Eluvium (un excellent musicien ambient de Seattle) sur le label américain Temporary Residence. J'ai un remix à rendre pour le groupe néérlandais At The Close Of Everyday. Je dois arranger un morceau pour le prochain album de Dakota Suite, auquel participeront aussi des gens tels que Tom Waits ou Rachel's. Je vais aussi retravailler avec le chorégraphe et danseur Pierre Rigal. Faire des concerts avec l'ensemble Nocturne pour défendre le nouvel album, bien sûr. Je suis invité aussi sur le deuxième album du trio montréalais Fifths Of Seven. Sans oublier des nouveaux morceaux à finir avec Arca, des collaborations avec les écrivains Mark Z. Danielewski et Félicia Atkinson, ainsi qu'un nouvel album avec On (mon duo avec le batteur Steven Hess). Et l'ensemble 0, où nous jouons de la musique contemporaine. J'en oublie peut-être. Après tout ça, je m'attaquerai à un projet un peu monumental : un opéra, qui pourrait s'appeler "Dissolve into the spring".


Ton travail embrasse plusieurs directions, de la musique contemporaine à l'électronique, en passant par le post-rock. Quant à Down to the bone, il présente un versant plus pop de ta musique. Comment te situes-tu au sein de ces diverses scènes musicales ?


En gros, depuis cinq ou six ans, j'écoute de plus en plus de choses très marginales, introuvables et musicalement un peu extrême : du côté de la musique contemporaine ou électroacoustique, ou de la musique improvisée libre. Pour résumer, j'écoute des disques sur lesquels il y a de moins en moins de sons. Des choses réductionnistes ou minimalistes, ou quasi-silencieuse. Ça a commencé avec Morton Feldman et Bernhard Günter. Puis John Cage, Richard Chartier, AMM, Taku Sugimoto, Francisco Lopez, La Monte Young. Je n'écoute quasiment plus de rock. En tant que musicien, ce n'est pas la même chose. Je reste attaché à une recherche sur les harmonies de piano, d'instruments à cordes. Donc sur ce nouveau disque, fait de chansons, l'un des grands enjeux était de faire rentrer mes préoccupations musicales actuelles : la place du silence (relatif), le parasitage électroacoustique, la lenteur et le jeu premier plan / second plan des sons.


Tu publies fréquemment tes playlists du moment sur ton site Internet. Quels sont les albums ou artistes qui t'ont marqué, t'ont donné envie de faire de la musique ou t'ont décomplexé ?


Mark Hollis en solo et avec Talk Talk, c'est évidemment essentiel. A l'époque de Laughing Stock, en 1991, Hollis avait commencé une interview en disant "La chose la plus importante dans ma musique aujourd'hui, c'est le silence". Ça m'a beaucoup marqué et ça a fait son chemin dans ma tête jusqu'à aujourd'hui. Le discours punk expliquant qu'on peut se lancer même sans grand bagage technique, ça aussi ça a été libérateur. Et ça a libéré comme par hasard les groupes dits post-rock que j'ai admiré : Gastr del Sol, Tortoise, Labradford... Sinon, sur la phase finale de l'enregistrement de mon nouvel album, trois disques chantés faisaient référence pour moi : l'album solo de Mark Hollis, Camoufleur de Gastr del Sol, et l'incroyable Blemish de David Sylvian.


Et parmi les albums sortis cette année, quels sont ceux qui s'accrochent à ta platine ?


Le disque de AMM / MEV (Apogee), le duo David Grubbs / Nikos Veliotis (The Harmless Dust), Inner Cities de Alvin Curran, Fifths of Seven (Spry from Bitter Anise Folds)... J'en oublie.



Interview par Christophe
le 23/10/2005

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