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Dour

: Édition 2011



Notre compte rendu

Dour fêtait cette année sa 24ème édition. Ça en fait du chemin de parcouru pour le festival belge qui s’est toujours positionné à l’antithèse de ces concurrents directs : pas de têtes d’affiche, que de l’indé ! Victime (ou pas) de son succès, il n’empêche qu’on retrouve désormais chaque année quelques exclusivités que ne snoberaient pas un Wrechter ou un Pukkelpop. Pour le cru 2011, on nous a offert sur un plateau House of Pain, Cypress Hill, Mogwai, et quelques fameuses daubes dont je tairai le nom pour ne froisser personne.

Le temps exécrable de cette 24ème édition n’aura pas inquiété les organisateurs puisque l’évènement était annoncé, avant même d’avoir commencé, complet. Un nouveau chapiteau s’est même ajouté à l’arsenal de guerre, confirmant l'infatigable ascension de la machine. Et comme chaque année, j’ai décidé d’y planter ma tente, bien incapable de trouver d’autres affiches rivalisant avec celle du festival.


JEUDI

Je déboule avec Julie, ma partenaire de vie, en début d’après-midi. Un heureux hasard nous fait tomber nez à nez avec Guibu devant l’entrée du camping. Nous avons trois heures de bus dans les pattes ; il a déjà une biture dans les siennes. Pas besoin de son texto "putain je suis défonce à mort" reçu à 7h30 du mat’ pour s’en convaincre. A le voir marcher recroquevillé autour de sa bouteille, l’oeil pétillant et le sourire affable, j’ai l’impression de surprendre un chimpanzé ivre s’échappant de la Miroiterie. Comme il a voulu ramener son cul dès mercredi midi, je lui ai confié ma tente pour qu’il la plante là où ce cul échouerait. Nous sommes au camping B, à deux pas du fest. Le jeu en valait la chandelle.

Aussitôt nos quartiers pris, je m'éclipse à la tente after du camping, prétextant chercher des bières pour tout le monde, et assénant mon sempiternel adage "je ne me sentirai pas arrivé à Dour tant que je n’aurai pas bu ma première bière de Dour." Seulement, une averse diluvienne s’abat sur le site. Je suis coincé au bar. A peine ai-je le temps de prendre une mousse qu’un type vient me lourder. Il fait une tête de plus que moi et arbore l’attirail complet du dark teufeur : sweat à capuche noir, casquette noire, sac à dos noir, baggy noir, slip rose. Quand il apprend que je viens de Paris, il se met à vociférer sa haine des Français en espérant me voir prendre la mouche. Je me contente de lui faire remarquer, entre deux goulées de bière, que les gens ne sont pas encore assez alcoolisés pour s’embrouiller. "Toi je t’aime bien, toi" qu’il lâche alors en me tapant sur l’épaule, avant d’aller demander au groupe à côté s’ils sont wallons ou flamands.

Je me retrouve seul avec la gonzesse qui l’accompagne. Nous discutons sans conviction, contraints par ce face à face inopiné. Elle arbore un sourire convenu et n’élève jamais la voix. J’ai l’impression qu’elle pourrait sniffer tout le speed du festival, elle garderait collé à la tronche son air placide de Joconde hippie embrigadée pour la cause animale. Elle est sensée rejoindre un de ses potes dans le camping, qui, comme moi, s’est vu confié la mission de planter sa tente la veille. Mais j’ai eu plus de chance qu’elle. "J’essaie de l’appeler mais il répond pas, se désespère-t-elle. J’arriverai jamais à le retrouver au milieu de toutes ces tentes. Et puis, le connaissant, il doit sûrement être mort quelque part." Rapport au mercredi soir qui semble être le jour où tout le monde s’en met une sévère, puisque, sans musique, il n’y a rien d’autre à faire à part se cuiter. De son côté, Dark Teufeur s’empare d’une bière posée sur le comptoir. Son propriétaire, un peu stressé par cette pitoyable tentative de larcin, préfère en rire que lui fracasser la gueule. "Putain, se lamente Dark Teufeur en revenant vers nous. Y’a personne qui veut se battre !" Le temps semble s’être calmé. Dark Teufeur aussi, donc je lui propose de payer mon pastis s’il m’accompagne jusqu’aux tentes.

Arrivés sur place, je retrouve le reste de la troupe. Les gonzesses font tente à part et doivent sûrement parler de chemisiers à pois, de cakes bio ou de leur chatte. Les mecs ont investi la tonnelle des voisins pour se protéger de la pluie. Je lâche le Dark Teufeur dedans comme on larguerait une boule puante dans un ascenseur, mais personne ne semble lui prêter attention. En tout cas, Guibu ne perd pas une minute pour aborder sa copine. Quand il apprend qu’elle est célibataire et à la recherche de sa tente, il lui répète deux ou trois fois qu’il a de la place dans la sienne "si jamais t’as besoin..." Sourire requin de Guibu. Sourire gêné de la nana qui doit commencer à regretter son pass camping.

Un pastis et quelques breuvages douteux plus tard, je danse devant Gold Panda, noyé dans la foule qui se presse devant la scène. Le DJ propose une version plus énervée des compos qui ont fait son succès. Forcément, la techno gentillette et exotique qu’il produit nécessite quelques ajustements pour convaincre la foule de soûlards et de pommés que nous sommes. Ce n’est pourtant pas suffisant pour mes potes qui m’avoueront plus tard s’être fait chier. Et si je passe un bon moment, je le dois sûrement au fait de connaître les titres originaux, ce qui n'est pas le cas de tout le monde.

L’alcool me faisant complètement zapper le programme que j’avais établi, je suis le gros du troupeau vers le camping retrouver les quelques traînards qui avaient préféré s’en coller une.



Et visiblement, ils ne se sont pas loupés. Nous sommes accueillis par un écoulement de vomi : c’est à peine si Jerem a été capable de sortir la tête de sa tente. Julie, quant à elle, se fout bien de n’avoir vu qu’un seul groupe sur la journée. Elle se réfugie dans son duvet. Je pique un plat avant qu’elle ne se transforme en cette espèce de furie qui pète un steak dès qu’un bruit la réveille. De la morue aux petits pois. Autant liquider celui-là tant que je suis encore capable de le manger sans avoir la nausée.

Évidemment, sur les trois micro ondes prévus pour le camping B, il n’y en a qu’un seul qui marche. Je n’ai donc plus qu’à regarder le gros type en t-shirt bleu affecté au barbecue danser et raconter n’importe quoi au mégaphone. Les choses immondes, oranges, et visqueuses que les gens lui apportent et qu’il étale sur la grille entre deux vannes et trois pas de danse ressemblent à tout sauf à de la viande.

De retour au fest, un fond de pastis pur sous le manteau prêt à être mélangé – les bénévoles à l’entrée m’ont semblé plus laxistes cette année avec les passages d’alcool, un bon point pour Dour – je vais voir le concert de Cypress Hill. Enfin, "voir" est un bien grand mot puisqu'un écran de fumée artificielle recouvre la scène et la seule chose que j'arrive à distinguer, ce sont des bouts de bras qui en sortent de temps à autres. Un peu trop "show à l’américaine" selon mon pote Fab. Pour ma part, je trouve ça bien bon et efficace. Je n’en demandais pas plus.


Cypress Hill / © Claire N


La suite, c’est Noisia et sur la route je commence à prendre conscience de mon taux d’alcoolémie avancé. Le chapiteau où se produit le groupe néerlandais est blindé. A un tel point que mes piètres tentatives de me tailler un passage à la hache se soldent toutes par un échec. Je vais donc chercher mon hachis ailleurs : sur Boys Noize, dont le set se révèle toujours aussi efficace. Puis j’erre de tente en tente.


Boys Noize / © Lisemai


Après avoir esquivé deux ou trois trucs pas terribles, je finis par trouver mon bonheur devant une scène dont je n’ai pas la moindre idée du nom. Une étincelle de lucidité me fait beugler dans l’oreille du voisin quelque chose qui doit ressembler à "c’est qui qui le nom du DJ joue là ?" Sound of Stereo qu’on me répond. Cette première journée s’achève donc sur une belle et inattendue claque. Ou plutôt, non : sur une bonne heure passée à chercher ma tente. J’envisage même un moment de dormir contre un arbre avant de comprendre être dans le mauvais camping. J’apprendrai le lendemain que mon pote Fab, dont je ne sais lequel de nous deux est plus à la ramasse que l’autre, a lui aussi cherché sa tente dans le mauvais camping. Il a même envisagé de finir contre un arbre. Match nul.


VENDREDI

Soleil. Quand je m’extirpe de ma tente, tous mes potes sont là, en pleine forme. Forcément, ces sales loques sont pour la plupart restées au camping hier soir. Il y a un reste de hippie échoué sur la bâche au sol. C’est Alice qui l’a ramassé jeudi soir. Il a le système pilaire détraqué, bouffe des graines de piaf, et parle de magic rainbows en se grattant les couilles. Comme le mec est anglophone, il ne percute pas toutes les vannes qui lui tombent dessus. J’ai un peu de pitié pour lui mais ça ne m’empêche pas de partager l’hilarité collective.



Après avoir gobé une pomme et m’être rafraîchi la gueule à l’aide de mon super brumisateur-ventilo de la mort acheté à Carrefour, je me rends sur le site du festival avec Fab.



Nous passons devant la grande scène où Les Hurléments D’Léo fanfaronnent sur une chanson racontant le périple du béret que tonton Gislain a pommé dans un bistrot d’avant-guerre. Ou quelque chose du genre. Mais les instruments disparaissent brusquement au milieu du morceau. Je ne suis même pas sûr que les zicos s’en soient rendus compte puisque qu’ils continuent de bouger comme si de rien n’était et j’ai l’impression d’entendre au loin leurs retours. Pire encore, on n’entend plus que le chanteur déblatérer ses histoires de café. "Déjà que c’est laid, s’amuse Fab, mais c’est là que tu te rends compte à quel point la voix du chanteur est atroce." L’ingé son doit paniquer sa mère.

Nous continuons notre route vers la scène où se produit 50 Lions. Le set du groupe australien n’est pas mal mais c’est quoi que cette putain de manie de pousser la caisse claire des groupes de métal à vous faire saigner les tympans ? Autant dire que le son ne met par leur musique en valeur. Je passe mon tour.

Après le concert Fab préfère rentrer au camping pour ne pas rater le gros de la troupe qui prévoit de décoller vers 18h. Cette fois-ci, je m’en tiens à mon programme prévisionnel : je vais voir Bibio. Le producteur offre un set pépère, orienté abstract hip-hop. Je dois faire assez pitié, assis seul dans mon coin, car ma voisine me propose la fin de son kebab, que je refuse, puis se lève et un autre type la remplace et me propose la fin de son bédo, que je refuse aussi. Pour être honnête, je suis plus fasciné par les boules bleues accrochées autour de Bibio que par sa musique. Il faut dire que son style ne le rend pas vraiment taillé pour le live.


Bibio / © Claire N


Mon périple m’amène ensuite devant la Dance Hall, sensé être le point de chute de la troupe. Seulement, je ne les vois pas arriver. Et la drum’n’bass sans saveur de Qemists est vraiment trop à chier pour que je ne m’attarde plus longtemps. La suite de mon programme se passe devant This Will Destroy You. Post-Rock planant, flirtant parfois avec l’ambient. La musique est plutôt bonne mais peine malheureusement à se distinguer des autres groupes de post-rock. C’est, au fond, un problème que partagent bon nombre de groupes de post-rock : l’interchangeabilité.


This Will Destroy You / © Simon Grossi


Je reçois un texto de Julie qui me demande où je suis. Mais aucun de mes appels ou de mes textos n’a l’air de passer en Belgique. Bah, je la croiserai peut-être au camping, je dois justement y aller pour me ravitailler en bouffe et en alcool. Raté. Une demi heure plus tard je bouffe seul, devant le gros mec en t-shirt bleu qui éclate des foetus morts sur la grille du barbeuc en dansant.

De retour devant Mogwai, je suis surpris de voir si peu de monde. Je soupçonne Madball, qui se produit au même moment sur une autre scène, de leur avoir ôté une partie du public potentiel. Quoiqu’il en soit, le groupe assure un excellent show. Ni pépère, ni "j’envoie tout dans la gueule", mais sans cesse en mouvement entre ces deux extrêmes. Les guitaristes savent doser leur jeu, des passages les plus calmes jusqu’aux crescendo mur de son, et ce n’est pas pour me déplaire.

Je me rends ensuite à Neurosis. Contrairement à 50 Lions plus tôt dans la journée, le groupe jouit d’un très bon son. Je croise une partie de mes potes devant le chapiteau. Chez eux, le set a fait l’unanimité. J’ai pour ma part eu du mal à rentrer dedans, mais je mets ça sur le compte du peu d’intérêt que j’ai toujours éprouvé pour la musique de Neurosis. Julie m’envoie des textos de plus en plus venimeux. Je glisse le mot à Guibu : "si jamais tu la croises, dis-lui que mon portable ne marche pas. Je quitte la bande pour aller voir Les Petits Pilous.

Je n’attendais pas grand chose de ce concert, juste de quoi m’occuper pour l’heure qui suit. Mais le duo a beau se taper le pire nom de merde qui soit, il me surprend par son efficacité. C’est bien torché, et ça envoie le steak. Tout ce dont j’avais besoin pour célébrer cette mutation journalière du festival en une teuf géante.

Direction De Balzaal. Joy Orbinson m’emmerde mais ça je l’avais prévu. Il y a Feed Me qui se produit juste après et ce que j’en avais écouté en préparant mon programme prévisionnel me paraissait pas mal. C’est pourtant une deuxième déception qui s’impose à moi. Je ne demande pas mon reste et bifurque vers Enduser alors que mon état d’alcoolémie ne fait qu’empirer. Sur la route je me félicite d’ailleurs d’arriver à suivre aussi scrupuleusement le programme en étant aussi bourré. Mais pour une fois que mon pilotage automatique ne s’enclenche pas seul, j’ai l’impression d’enchaîner les trucs les moins intéressants de la soirée. Peut-être Enduser remontra-t-il le niveau ? Pas vraiment. Les morceaux s’enchaînent sans que le producteur n’arrive à apporter le petit plus qui les fera exploser en live.

Allant me consoler devant une bière, je retrouve Guibu de manière tout à fait fortuite au bar du chapiteau. Pas celui que j’avais rencontré au début du festival mais plutôt une version molle de lui. J’ai dû monter plus vite que lui, mais pas assez pour ne pas remarquer le décalage entre nos taux d'alcoolémie respectifs. Il y a pire que de parler à moins bourré que soi. Avoir conscience de parler à moins bourré que soi. Il suffit de s’en rendre compte pour se focaliser sur chacun de ses mots, se sentant toujours plus crétin à mesure que la discussion avance (ou fait du surplace, selon les cas).

[Ndla : cette partie de la soirée m'a été narrée par Guibu, car je n'ai gardé aucun souvenir des deux ou trois heures qui suivent]

L'Irlandais ayant gobé un MDMA, nous passons une bonne partie du concert d'Enduser a nous repaître, hilares, du spectacle de sa déchéance. Nous allons voir Vitalic mais la tente est blindée. Pas découragés pour un sou, nous tentons l'incruste et un gros black appréciant moyen que je le bouscule m'envoie paître dans la foule. Je continue malgré tout d'avancer en ruminant ma fierté blessée de mâle déchu, dans le genre "je l'aurais défoncé en temps normal". Il se trouve que le set de Vitalic est nul à chier, et que nous avons fait tous ces efforts pour rien. Du coup, nous nous rabattons sur Rusko. Guibu, suffocant de chaleur sous le chapiteau, préfère m'abandonner au profit de Steve Aoki. Rusko nous sert son habituel dubstep qui tâche. Rien de surprenant mais ça a au moins le mérite de défouler. Je crois.

[Ndla : mes souvenirs reprennent ici]

C'est à goldFFinch que revient le rôle de clôturer la soirée. Mais son set ne parvient pas à retenir mon attention. Je rentre au camping. Sur la route je passe devant un stand où gigotent quelques teufeurs sur du dubstep. Ça tombe bien, Rusko m’a chauffé juste avant. Les vendeurs ne semblent rien proposer d’autre que des casquettes pour fluokid. Apparemment, cette petite opération porte ses fruits puisque je vois deux ou trois de ces casquettes partir pendant que j’agite les bras devant les tables du stand. Je reprends en choeur, bras dessus bras dessous avec un type aussi fracassé que moi, les paroles de Borgore. "I’m a nympho, i’m a nympho, i love my dad, my mum and my dildo." Sur le moment, j’ai l’impression de faire mon meilleur concert de Dour. C’est dire l’influence que peut avoir l’alcool sur la perception d’un concert...

Au camping, la tente after commence à se remplir. La musique laisse à désirer mais je décide de rester un instant boire une bière. Il ne me faut pas attendre longtemps pour assister à une scène digne de figurer dans mes anales personnelles de Dour. Un type bedonnant, tignasse brune frisée, look parfait du vieux hardeux déchiré, est monté sur le bar et harangue la foule sur la musique de merde que dégueule le poste hi-fi. Au bout d’une dizaine de minutes passées à bouger comme un connard, on lui refourgue un mélange indéterminé. Forcément, vu son exposition, les premières goulées se voient accompagnées de la prévisible clameur "cul sec ! cul sec !". Le mec ne se dégonfle pas : il ingurgite la moitié de la bouteille d’une traite. A peine reprend-il son souffle qu’il se fait huer. Du coup, il finit la deuxième moitié de la bouteille. 1,5 l d’alcool vidé en une minute. Il disparaît juste après son exploit, vraisemblablement pour aller rendre ses tripes.

Je retourne aux tentes dans l’espoir d’y trouver un pote mais il n’y a personne. Tout le monde doit être en train de dormir. Je m'apprête donc à rejoindre mon duvet mais me ravise aussitôt, considérant mes problèmes de réseau et la probabilité que Julie m’attende une hache à la main. J’opte donc l’option du lâche : je retourne à la tente after. Là j’y retrouve Guibu et deux potes qui rentrent tout juste des derniers concerts. Dans la tente after s’agglutinent tous les déchets qui passent devant, ce qui me permet de retarder un peu l’inéluctable. On boit quelques bières encore, Aurel arrive même à négocier des frites gratos, puis nous finissons par battre retraite.

A peine ai-je passé la tête dans la tente que Julie me foudroie du regard. Un de ces regards qui vous donne l’impression que vous allez vous faire tailler en frites belges dans la minute qui suit. Je dégaine le portable avant qu’elle n’ait pu dire un mot.
"Essaie d’appeler avec !
- Quoi ?!
rugit-elle dans un ouragan de fureur.
- Regarde, appelle avec !
- Appeller qui ?
- Je sais pas, ton numéro par exemple."

Elle s’exécute. Comme prévu, l’appel est bloqué.
- Ca fait ça aussi avec les textos. J’ai essayé de te joindre mais je pouvais pas."
Son expression change aussitôt. Elle m’explique qu’elle était tellement verte de rage, qu’elle était déjà en train de planifier notre séparation, la répartition des meubles et la garde du chat lors de notre retour à Paris. Cinq minutes après nous baisons comme des bêtes, et tandis que je la prends par derrière elle me fait remarquer que je suis en en pleine technique du Bonobo, celle qui consiste à tirer sa crampe pour se réconcilier.

SAMEDI

Un coup de lingette bébé sur les couilles, un coup de déo sous les aisselles et me voilà parti, non sans avoir préalablement récolté quelques remarques désobligeantes sur ma façon d’assurer mon hygiène festivalière. Je suis accompagné de mon fidèle acolyte des débuts de journée Fab, de deux trois potes, et de Julie, qui préfère ne plus me lâcher d’une semelle. Je me rends sur le fest guidé par les relents de dubstep qu’ont porté les vents jusque ma tente. Je ne m’y suis pas trompé. A la De Balzaal, du gros wobble fait vibrer les premiers motivés du samedi. Je suis déjà complètement allumé au pastis : ça promet. Fab s’extirpe un moment pour aller voir un groupe puis revient dix minutes après. Le syndrome du "au moins je l’ai vu" dont j’ai parfois été frappé à Dour.

Les programmateurs ont eu l’excellente idée de proposer du gros son dès le début d’après-midi. Car, il faut être honnête, les débuts d’après-midi sont souvent déprimants à Dour, ce qui n’arrange généralement rien aux gueules de bois et coups de blues post-teuf. Mais là, je suis aux anges, et qu’importe si le son qui passe n’a rien de révolutionnaire. Dans l’euphorie je paie ma tournée.

18h30 : Grem’s se produit au Magic Soundsystem. Ça fait une paire d’année que j’attends de voir Grem’s. Il n’était pas prévu dans la programmation initiale mais s’est vu ajouté à l’arrache, pour combler une annulation. J’ai du mal à m’expliquer ce que fout un mec aussi talentueux dans la réserve de bouche-trous du festival, mais qu’importe. Le rappeur donne une prestation à la hauteur de mes espoirs. Un flow impressionnant. Il est supporté par un DJ qui donne – encore une fois – dans le gros dubstep qui tâche, mais les choses sont bien foutues puisqu’il n’éclipse le rappeur qu’à doses respectables. J’avais ensuite prévu d’aller voir Saul Williams mais le mouvement de troupe l’emporte sur mon programme prévisionnel et Julie insiste pour qu'on suive. Ce sera donc Terror.

Passage au camping pour le ravitaillement. J’enfile les bottes car le ciel semble prêt à crever au dessus sur nos gueules. Et ça ne loupe pas. Alors que nous nous rendons à 16BIT, une pluie torrentielle s’abat sur le festival. Nous nous réfugions sous le chapiteau où se produit le duo. Du dubstep, encore – c’est la journée – mais idéal pour me chauffer les jambes. Je vais ensuite voir Flying Lotus. Le set n’a pas l’air dégueulasse mais je suis trop excité, et déjà trop bourré pour entrer dedans comme il se doit. Il me faut quelque chose qui bouge !


Flying Lotus / ©
Mathieu Drouet


J’écourte le concert pour aller voir House of Pain : le groupe que j’ai rêvé de voir à l’époque où je découvrais le hip hop. Vu leur renommée, je m’étais imaginé voir la scène de loin, avec des jumelles, mais la pluie a dû en faire fuir plus d’un puisque je me faufile sans aucun mal devant. Et là, c’est le drame. Les ricains assurent le set le plus minable du festival. Aucune énergie, aucun flow, aussi intéressant qu’un reportage de Pernault sur les tongues artisanales. Je m’étais pourtant ancré dans la tête de ne pas trop en espérer, de peur d’être déçu, mais là c’est vraiment du moins que rien. Ça me crève le cœur d’imaginer que c’est sûrement pour cette mascarade que le festival de Dour a cassé la tirelire. Quel gâchis.


House of Pain / © Mathieu Borrego


Je panique sévère car j’ai oublié mon programme et le stand sensé en distribuer est fermé. Se balader à Dour sans programme, c’est du suicide ! Heureusement, une âme charitable me donne le sien : c’est l’heure d’aller voir The Gaslamp Killer. Le site du festival s’est transformé sous la pluie en un marécage géant. Tous les deux mètres un type se viande la gueule et déclenche une petite vague de rires locale. Au milieu du carnage nous nous sentons comme des dieux, moi et Julie, avec nos bottes de pêcheurs. Nous avançons le pas téméraire, sans craindre les flaques, passant là où personne n’ose aller. Il y a quand même des gars qui ont l'air de kiffer être recouverts de boue. Ils arrivent généralement à se regrouper à deux ou trois, pour mieux crier ensemble leur joie d'être recouverts de boue.


© Lisemai


J’en suis à ma troisième bouteille de pastis sur la journée, ce qui constitue un record personnel car même si j’en ai fait profité les collègues, j’ai bien du en boire les trois quarts. Julie traîne des pieds par crainte d’assister encore à un live dubstep, mais elle tombe complètement sous le charme de The Gaslamp Killer. "Regarde, je porte la musique" qu’elle me répète en faisant une espèce de danse du ventre foireuse. Autant dire que nous sommes tous deux sévèrement pétés. Je croise les doigts pour que The Gaslamp Killer reste suffisamment longtemps dans le registre rock mais, inévitablement, le DJ finit par lâcher les gros wobbles qui tuent leur race. "Tu m’avais dit que c’était pas du dubstep !" gémit Julie. Je me rends compte alors à quel point il peut être difficile pour un DJ d’envoyer du lourd sans passer par la case dubstep. The Gaslamp Killer a au moins eu le mérite de ne pas céder à la facilité, d’arriver à l’explosion finale par des sentiers assez tortueux, ce qui l'a rendue d'autant plus jouissive.


The Gaslamp Killer / © Lara Gasparotto


Un imprévu chamboule encore mes plans. Cette fois, il s’agit de mes hormones. Ils sont en ébullition. Outre le fait de "porter la musique", Julie s’est évertué pendant tout le concert à se frotter contre moi. Elle n’a donc aucun mal à me convaincre de rentrer au camping plutôt que d’aller voir l’excellent Ceephax Acid Crew. Sur la route nous divaguons sur la partie de jambes en l’air qui nous attend. J’en ai déjà la trique. Arrivés sur place nous nous enfilons un cornet de frites, que je dégueule aussitôt devant la tente, puis trou noir. J’ai dû m’écrouler assommé par les trois bouteilles englouties depuis 14h. D'un autre côté, vaut mieux ici que devant Ceephax.

DIMANCHE

Le voilà, le réveil douloureux de Dour. Comme si ça n’était pas suffisamment pénible, ma vessie est prête à exploser. Je n’ai pas le choix, il me faut aller jusqu’aux arbres, sous la pluie, avec cette sale tronche de déterré que je dois me payer en ce grand moment de détresse.

J’arrive tout de même, non sans mal, à me traîner jusqu'au site du festival vers 16h, caressant la perspective de m’envoyer un gros coup de fanfare tzigane dans la gueule pour en décoller les paupières. Les premiers morceaux de Mahala Raï Banda y parviennent plutôt bien, mais la musique tourne inévitablement sur elle-même. Le reste du concert peine à garder l’énergie du début, exception faite d’un bref sursaut final.

Je retrouve la plupart de mes potes devant First Blood. Le groupe de hardcore sert du gros riff de guerre, appuyé par un kick bien fat et aidé par un son général excellent. Je suis agréablement surpris par cette formation qui, pourtant, ne se distingue pas par son originalité. J’assiste ensuite aux premières minutes de Boris dans le chapiteau voisin. J'ai dû entendre au moins cinq fois parler de soirée disco en y allant. Leur musique n’a rien d'excitant mais il y a l'énorme gong piqué à Fort Boyard derrière le batteur. J’attends qu’il tape au moins une fois dedans, puis je rentre au camping savourer mon dernier plat préparé du festival.

Nous y retrouvons Ludo, sans surprise puisque je l’ai plus vu ici que partout ailleurs. Il est en train de chercher un mouchoir. Il a beau proposer à chaque meuf qu’il croise de payer sa bite en échange, aucune n’a l’air emballée. Deux mélanges de pastis traînent dans ma tente. Ils ont dû tourner car ils ont tous deux un goût salement dégueu. Avec tout ce que j’ai éclusé la veille, j’ai l’impression d’être immunisé contre les effets de l’alcool. Il me sera pourtant difficile de m’en passer si je ne veux pas tomber de fatigue. Je prends le mélange le moins gerbant, refourgue l’autre à Ludo, et notre petite équipe se met en route. Nous croisons sur le chemin un gars complètement torché recouvert de boue de la tête aux pieds. Il marche approximativement et se vautre tous les deux mètres, sous les applaudissement du camping. Ce serait aussi le cas de Ludo s’il ne se servait pas de mon épaule pour avancer. Car en baskets, la route du festival est devenue impraticable.


© Loyce.T


Nous retrouvons le reste de la bande devant Public Enemy. Encore une bonne surprise : rien à voir avec la pitoyable prestation d’House of Pain la veille. S’ensuit un moment de flottement où Julie, moi, et l’Irlandais faisons de la merde. Nous perdons le reste du groupe. Restons extasiés devant la pile géante de gobelets qu’un mec se fait chier à ramasser : trois types sont nécessaires pour la porter, et sans cesse des festivaliers amusés y ajoutent leur contribution.



Julie achète l'hamburger le plus ignoble que j'ai pu goûter de ma vie. Nous nous installons à une table pour bouffer des bonbons en attendant le concert de Cocorosie. Puis je me rends compte au moment d’y aller que nous attendions pendant le concert Cocorosie, et que celui-ci est désormais sûrement terminé. Je vis sûrement les heures les moins glorieuses de mon festival.

Mais la suite rattrape ces égarements. Ce n’est pas la première année que DJ Shantel et le Bucovina Club Orkestar se produisent à Dour. Mais c’est la première année où je n’ai rien à faire d’autre que d’aller les voir. Et que n’ai-je pas loupé ! La fanfare tzigane délivre une énergie incroyable. Plus efficace encore que le pastis que j’ingurgite avec dégoût pour me réveiller. Hélas, cela fait maintenant deux heures qu’une envie de chier me titille l’anus et une mission chiottes s’impose. Dans les toilettes du festival j’entends Pendulum au loin jouer du sous-Prodigy. Pendulum : fer de lance de la drum’n’bass je-joue-trois-notes-au-clavier. Je suis dans l’endroit idéal pour en profiter.


Pendulum


Je retrouve Fab et Chrystel devant High Tone, groupe résident de Dour. Fab qui, à nouveau frappé du syndrome "au moins je l’ai vu", nous fait enchaîner cinq minutes d’High Tone, puis cinq minutes du Bal des Enragés, avant de nous laisser continuer moi, Julie, et l’Irlandais, vers Kap Bambino. Foutus chevauchements.


Kap Bambino / © Lara Gasparotto


Je ne sais si c’est la fatigue ou le manque d’alcool, mais le concert du duo ne m’impressionne plus autant que la première édition à laquelle je les avais vu. J’avais promis à Julie que nous rentrerions après ce concert mais un sursaut de motivation me fait changer d’avis. Je me sens finalement assez de courage pour assister au dernier live prévu de mon programme prévisionnel : Shitmat. Julie rentre au camping en pestant.

Le DJ ne me fait pas regretter ce choix. Il assure un live furieusement efficace, loin du ragga-breakcore un peu relou qu’on lui attribue habituellement. Il enchaîne les mashups sans broncher, les agrémentant toujours de son breakcore énervé. Je quitte le festival sur cet excellent final.




Dour 2011 aura encore une fois été une excellente édition. Les désagréments marécageux de cette année auront vite fait d’être oubliés pour quiconque s’est armé d’une paire de bottes et d’oreilles un peu curieuses. Si j’en crois le nombre de types croisés portant encore le bracelet du festival dans la minable soirée enchaînée la semaine d’après, il semblerait même que Dour commence à faire son lot d’adeptes franciliens. Il y a quelques années encore, je ne me serais jamais imaginé beugler “Dourééé” avec de parfaits inconnus dans le métro parisien. Il y a quelque chose qui rend accro au royaume de Dour. Quelque chose qui n'a pas besoin de mots pour se partager. Il suffit de voir quelqu'un porter le bracelet pour comprendre : "toi, tu sais". Le clin d'oeil est implicite, comme deux alcooliques qui se repèrent au milieu d'une bande de coincées du derche sirotant du jus de goyave. Dour, on y va pour la musique. On y retourne pour l'ambiance.

par Tehanor
le 04/08/2011

Tags : | Dour

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2 commentaires

par Nicolas Jaune (le 05/09/2011)
ce week end c’était la braderie de lille, et y a pas à dire, porter un bracelet de dour c’est un signe d’intégration à une micro société. Des dourois partout, qui en rencontrent d’autres, et qui gueulent.... DOUUUURE

par Canna-Sucre (le 08/08/2011)
Belle conclusion ;)

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