Mike est complètement absorbé par la bière qu'il me sert d'un geste ample comme un barman qui aurait fait ça depuis des années. J'attends religieusement la fin de son silence que j'interprète comme les quelques minutes dont il aurait besoin pour se remémorer un nom dont, après tout, j'aurais de grandes chances de m'en ficher pas mal.
- Je sais plus. Faudrait que je le retrouve mais n'empêche que ça serait pas mal, non, de faire la B.O. d'un film dans le style de
Rossz ? Le travail orchestral s'y prêterait plutôt bien.
- Mouais, que j'lui réponds du tac au tac. Tu sais bien ce que j'en pense,
Mike.
Sur cette parole, il prend une grande inspiration et s'affale dans le canapé, écarte les coudes au dessus, avale les quelques cacahuètes qu'il avait piquées au passage, les mâche nonchalamment en fixant le plafond ; puis, comme s'il eut soudain conscience de ma présence dans la pièce, se redresse dans un espèce de sursaut.
- Moi, je pense pas que ça pourrait être préjudiciable pour ta carrière en tout cas, ça c'est certain. Après, je ne crois pas que ça questionne pour autant ton rapport à la musique. J'te demandais pas non plus de sortir une copie de
Rossz, mais j'évoquais juste l'idée de reprendre ce que t'avais entamé avec. Ce truc a très bien marché et ça serait dommage de tout laisser tomber pour une espèce d'intégrité artistique.
Je devais bien reconnaître à
Paradinas le plaisir que j'avais eu à produire
Rossz Csillag Alatt Született. Mélanger l'acoustique et l'électronique avait eu quelque chose de grandiose et, au fond, je souhaitais ardemment me frotter à nouveau aux cordes de violons. Mais l'ennemi, c'est le style, et il m'a fallu brouiller les pistes en passant du très léché "album aux oiseaux" au trou à viande (NDLR :
Meathole) sordide fait d'une photo d'aisselle qui par un jeu de miroir se transformait en pénétration vaginale. Aussi, j'estimais qu'entre ça et la pièce de brutalité qu'avait constitué
Winnipeg Is A Frozen Shithole, assez d'eau avait coulé entre les ponts ; et je pouvais à nouveau continuer dans cette brèche ouverte sans craindre de tomber dans une sorte de linéarité.
- C'est pas ça le problème, fais-je en me grattant les poils du menton dans le genre du type qui a mûrement réfléchi sa réponse. C'est surtout que je n'ai pas envie de mettre ma musique au service de quelqu'un. Alors oui, je ferai ta B.O. Peu importe qu'elle te serve par la suite ou pas pour accompagner un film, je veux juste que personne ne vienne me casser les pieds avec.
- Si ça te fait chier, personne ne t'y oblige non plus.
- Nan mais ça me trottait dans la tête depuis un moment de toute façon. J'attendais juste de laisser passer assez de temps pour proposer quelque chose de plus mûr par rapport à mon premier travail.
C'est ainsi que je pris la décision de me lancer dans ce qui pouvait tout aussi bien me grandir que me cloisonner dans un style sans évolution aucune ; et l'immobilité, c'est le début de la déchéance. Ça n'avait pourtant aucune sorte d'importance, car de ces ruines naîtraient peut être quelques plantes que l'on aurait jamais vu encore pousser, et rien que pour cela, ça valait déjà le coup de le faire.